Exposition temporaire

l'embouchure de la lézarde

La SARA, Fort-de-France et les pitons du Carbet, depuis l'embouchure de la Lézarde. (© Romain Cruse, 2020)

"- Où sont les hommes ? demanda poliment le petit prince.


La fleur, un jour, avait vu passer une caravane. 


- Les hommes ? (…). Je les ai aperçus il y a des années.

Mais on ne sait jamais où les trouver.

Le vent les promène.

Ils manquent de racines, ça les gêne beaucoup."

 

Antoine de Saint-Exupéry, Le petit prince.

Mangrove et Pitons du Carbet vus depuis l'embouchure de la Lézarde. (© Romain Cruse, 2020)

PHOTOGRAPHIES DE CONFINEMENT

 

L’épidémie qui sévit actuellement nous force bon gré mal gré au confinement. Les effets de la pénurie de « drive* » commencent à se faire ressentir dans le pays. La valeur de la « chape** » amorce une récession marquée. La côte du « mouveman » s’effondre.

 

Après quelques jours, le Covid-marronnage se fait déjà plus rare. Les derniers résistants filent à moto. Si on n'a encore jamais réussi à leur faire porter le casque, ils fendent désormais l'air masqués jusqu'aux oreilles. "Lalwa***" patrouille, sifflet à la bouche et sérieux comme un juge, à la recherche d'auto-autorisations. Derniers prétextes contre l’enracinement, nos chiens, habituellement ancrés à la chaîne, s’épuisent désormais en longues promenades quotidiennes.

 

Trois jours de footing plus tard, il faudra bien l’admettre, nous ne sortirons pas indemnes de cette double épreuve (la maladie et le confinement prolongé). Et c’est sans doute tant mieux, tant nos habitudes, notre rythme de vie, nos priorités méritent d’être repensés.

 

 

* créole, pour trainer, vadrouiller. La drive (sans le "e" final en créole) est une ballade qui a pour caractéristique l'imprévu, voir l'imprévisible, et une certaine opacité. Drivé kò : courir les filles. 

** créole pour fugue, fuite, petite absence, évasion. Comme la drive, la chape ne précise pas de destination, ni d'heure de retour, même si elle est par essence de courte durée.

*** créole pour la police ("la loi").

Couché de soleil et pélicans sur l'embouchure de la Lézarde. (© Romain Cruse, 2020)

LA TRACE DE LA COHÉ

Cette micro « exposition » constitue une invitation à se recentrer sur la simplicité et la proximité. À se rappeler que la beauté habite les voisinages de la petite drive, celle à laquelle on s'accrochait encore comme on pouvait, en ces premiers jours de confinement (le fameux footing autour de la maison, la ballade du chien).

 

Pas forcément les plages du sud, où toutes les routes mènent inlassablement. Plutôt ces espaces de traces discrètes dans les herbes et la boue. Les arrière-lieux, aux toponymies floues, des éleveurs de bœufs sans terre, des pêcheurs de crabes à la « ratière », des coupeurs d’herbe pour cabris, des chasseurs de canards sauvages et autres de voleurs de femmes. A l'image de l’embouchure de la rivière Lézarde, immortalisée par Édouard Glissant :

 

"et la voilà dans le grand matin, joyeuse et libertine, elle se déshabille et se réchauffe, c'est une fille nue et qui ne se soucie pas des passants sur la rive, elle baigne dans sa promptitude, et bientôt, comme femme mûrie dans le plaisir et la satiété, la Lézarde, croupe élargie, ventre de feu sur les froides profondeurs de son lit, comblée, s'attarde et se repaît dans le cri de midi."

 

Cabane de chasse et vue sur les Trois-Îlets,  embouchure de la Lézarde. (© Romain Cruse, 2020)

OU WÈ’Y OU PA WÈ’Y

 

La Lézarde prend sa source dans les Pitons du Carbet, qu'on aperçoit depuis la Cohé du Lamentin où elle se jette dans la baie, après 35 kilomètres de méandres. C'est de la rivière que la commune prend son nom, en souvenir des gros mammifères aquatiques qui y vivaient autrefois, dans l'embouchure.

 

Les lamantins ont aujourd'hui laissé leur place à une paire de crocodiles mythiques, dont le premier a été baptisé "Georges". Depuis les années 1990, les chasseurs de l'embouchure affirmaient de temps à autre avoir aperçu un de ces reptiles. Ils étaient raillés par les fonctionnaires en belle chemise, au nom du jus de canne fermenté. Jusqu'à ce que "Lalwa" - en l’occurrence des gendarmes en hélicoptère - ne finissent par apercevoir et prendre en photo un crocodile de 3 mètres en mai 2015. Les services de l'état se mettent immédiatement en ordre de bataille et des pièges sont installés entre les cabanes de chasse de l'embouchure, désormais interdite d'accès. En vain.

 

Juste retour de bâton, des crocodiles en peluche sont finalement retrouvés dans l'une des cages, à coté des appâts intacts. "Lalwa" retourne sans bruit à ses premières préoccupations essentielles (les motards sans casque, les motos désossées, la roue avant en l'air, les claquettes de sécurité aux pieds). Entre temps, un homme vivant dans les environs affirme, devant les caméras de journalistes locaux, avoir importé des  crocodiles du Nil, achetés en contrebande à Paris. Et en avoir "perdu" deux... Les chasseurs du coin ont tous sur leur téléphone portable des vidéos de "Georges", et d'un spécimen plus gros. Si l'on en croit la rumeur, ils auraient même fait des petits...

 

La zone regorge surtout de crabes et de poissons, petits barracudas se nourrissant des alevins entre les palétuviers, côté mangrove, gros tarpons se jetant hors de l'eau dans leurs chasses bruyantes, côté rivière.  

Couché de soleil sur mangrove et Pitons du Carbet vus depuis l'embouchure de la Lézarde. (© Romain Cruse, 2020)

« Aucune collection d'ouvrages historiques ne permet de comprendre

que la beauté des îles de la Caraïbe pourrait avoir aidé l’esclave à survivre,

à chaque fois que les intervalles,

comme la lumière perçant à travers les nuages de pluie au-dessus d’un champ de canne,

ou comme les ombres se déplaçant au-dessus des montagnes (…),

tombaient et, dans leur sérénité, dégageaient une puissance.

Parce que ce qui est certainement une autre beauté,

c'est la force et l’endurance du survivant ».

Dereck Walcott, A Frowsty Fragance

Cabane de chasse et aigrettes, embouchure de la Lézarde. (© Romain Cruse, 2020)

Zone de chasse à l'embouchure de la Lézarde. (© Romain Cruse, 2020)

« Nous passions de la civilisation de la forêt à la civilisation de la savane :

c'est du moins ce qu'on aurait dit si nous avions disposé d'un peu plus de terre dans un peu plus temps,

si nous ne nous étions pas trouvés dans ce coin d'île à ramer partout sans bouger les eaux ».

Édouard Glissant, La case du commandeur.

Cliquer sur les images pour agrandir (© Romain Cruse, 2020)

Zone de mangrove à l'embouchure de la Lézarde. (© Romain Cruse, 2020)

La Lézarde se jette dans la baie de Fort-de-France. (© Romain Cruse, 2020)

Bœufs d'élevage à l'embouchure de la Lézarde. (© Romain Cruse, 2020)

Partenaire de drive attendant que le photographe donne un élan à son corps (© Romain Cruse, 2020).

 

Cette exposition temporaire est dédicacée à toutes celles et ceux qui préfèreraient rester confinés chez eux, sans se plaindre, mais qui ont le courage de nous soigner, de nous nourrir, de continuer à nous servir de l'essence à la pompe... 

 

À Georges et à "Lalwa", qui attend toujours de recevoir son masque, mais qui bosse quand même. Aux pêcheurs,  traqueurs de crabe et toutes autres qualités d'Anbafèy de la Cohé du Lamentin, aux chasseurs de l'embouchure et en particulier au pipiri de Moutte.

 

Et bien sûr à tous les drivayè devant l'Éternel, reines et rois de la chape, met-mouveman et autres chef-kaskodè qui ne sauraient que se reconnaître.

Tirages disponibles : contact@carige.com

 

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